Une image ou une vidéo générée par IA peut aujourd'hui devenir virale en un instant. Outre les impacts sur les victimes, ces vecteurs de la désinformation interrogent : comment ne pas tomber dans le piège de la fausse nouvelle? Le nombre de conspirationnistes augmente-t-il, et faut-il s’en inquiéter?
À l’occasion de la première rencontre citoyenne sur l’IA “Après Mila”, le chercheur Jean-François Godbout et le journaliste Pascal Lapointe ont croisé leurs expertises pour décortiquer l’impact de cette nouvelle génération de désinformation.
De la fabrication artisanale du faux à la production industrielle
Les fausses déclarations, les rumeurs et la propagande n'ont pas attendu les algorithmes, elles font partie intégrante de la société depuis des centaines d’années. Avant même l’invention de l’hypertrucage, cette manipulation audiovisuelle générée par l’IA, les logiciels de retouche permettaient déjà de modifier des images.
La nouveauté avec l'IA, ce n'est pas le fait de pouvoir créer des faux, mais le coût de production et la vitesse d'exécution. « Aujourd'hui, pour 10 dollars américains, vous pouvez faire un hypertrucage de haute qualité », souligne Jean-François Godbout, professeur de science politique à l’Université de Montréal et membre académique associé de Mila.
Mais le moteur de la viralité réside dans les algorithmes des réseaux sociaux, qui ciblent nos vulnérabilités. Les fausses nouvelles sont spécifiquement conçues pour déclencher une réaction émotive instantanée chez l'internaute.
« Une information ennuyeuse ne sera jamais partagée massivement. Ces algorithmes ciblent nos croyances pour nous faire réagir en une fraction de seconde, avant même que notre esprit critique ne s'active », prévient Pascal Lapointe, rédacteur en chef de l’Agence Science-Presse.
Sommes-nous devenus insensibles aux trucages?
L'abondance d'hypertrucages fabrique-t-elle de nouveaux complotistes? Pas vraiment. Bien que nous ayons l'impression de vivre l'âge d'or du conspirationnisme, un article de la rubrique Détecteur de rumeurs de l’Agence Science-Presse rapporte que cette adhésion demeure étonnamment stable à travers l'Histoire.
Si le phénomène semble exploser, c'est surtout parce que les algorithmes le rendent plus visible. En réalité, les faux contenus persuadent peu de nouveaux adeptes, mais servent surtout à renforcer les convictions de celles et ceux qui y croyaient déjà. « La personne qui croit dur comme fer à ces complots ne sera d'ailleurs pas celle qui ira vérifier ses sources », affirme Jean-François Godbout.
Cela ne signifie pas que le reste de la population soit à l’abri des hypertrucages : « Beaucoup de personnes très éduquées sont convaincues d'être plus prudentes que la moyenne et pensent être immunisées contre ces pièges. Pourtant, si le titre de l´article ou de l'image confirme leurs opinions, elles vont tomber dans le panneau et le partager », constate Pascal Lapointe.
Faut-il pour autant s'habituer à ces fausses nouvelles? Absolument pas. Les conséquences sont dévastatrices, puisque la vaste majorité des hypertrucages modifient peu l’opinion publique, mais servent plutôt à commettre des fraudes économiques ou à diffuser des faux contenus à caractère sexuel.
De plus, cette pollution numérique engendre un cynisme toxique appelée le « dividende du menteur ». À force d'être inondé par de fausses images, le public finit par douter de tout, au point de rejeter des événements pourtant bien réels en les qualifiant de trucages.
Outiller la population
À mesure que l'IA se perfectionne, scruter une image pour y déceler un défaut généré par l'algorithme devient une perte de temps. « Avant de partager un contenu choc, prenez trois secondes pour vérifier la source. Si l'information provient d'un compte obscur, ce simple doute suffit bien souvent à briser la chaîne de viralité », conseille Pascal Lapointe.
C'est d'ailleurs l'une des missions de la rubrique Le détecteur de rumeurs. Au-delà de déboulonner les faussetés, l'équipe journalistique explique comment débusquer la tromperie soi-même.
Lorsque le doute persiste, les équipes de recherche de Jean-François Godbout et Reihaneh Rabbany développent des systèmes d'IA défensive. L’outil OpenFake, développé notamment par l’étudiant au doctorat Victor Livernoche, permet au public de soumettre une photo ou une vidéo pour y détecter les hypertrucages.
Véracité est un agent virtuel qui évalue la crédibilité des affirmations en ligne en proposant des sources fiables. Loin de vouloir dicter la vérité absolue, Véracité a avant tout une vocation pédagogique : « Le système est conçu pour guider les personnes et les pousser à réfléchir un peu plus. En lisant les explications fournies, la personne comprend d’elle-même pourquoi la publication représente une tentative de désinformation », explique Jean-François Godbout.
L’évènement s’est terminé par un message d’espoir : en alliant l’éducation dans la vérification des sources et l’IA défensive, la société a le pouvoir pour reprendre le contrôle de son information.
Cette discussion « Désinformation 2.0 : quand l’IA brouille nos ondes » a eu lieu le 10 juin 2026 et inaugurait la toute nouvelle série d'événements : Après Mila. Puisque l'IA progresse à une vitesse fulgurante et suscite autant de fascination que d'inquiétude, ces rencontres visent à démystifier l'actualité pour passer de la méfiance à une vigilance éclairée. À chaque rencontre, le public échange avec un·e chercheur·euse de Mila et un·e expert·e de terrain sur l'impact concret de cette technologie dans nos vies.
À lire aussi
- Consultez le billet de blogue sur OpenFake : https://mila.quebec/fr/article/demasquer-les-deepfakes-grace-a-lia
- Consultez l’article perspectives sur les mesures qui devraient encadrer l’hypertrucage : https://mila.quebec/fr/perspective/proteger-les-personnes-a-lere-des-deepfakes