Le 15 janvier 2026, Hugo Larochelle, directeur scientifique de Mila, a ouvert la première conférence sur les politiques de l’IA à Mila en établissant un parallèle entre la science et les politiques. Il a rappelé que si la science repose sur la falsifiabilité (la capacité d’être prouvé faux), les politiques publiques doivent également s'ancrer dans cette quête de vérité factuelle.
Pour Isadora Hellegren, gestionnaire de projets principale en recherche en politiques publiques de l'IA à Mila et pilote de l'organisation de l'événement, cette conférence marque l'heure de la mobilisation collective pour visualiser l'ensemble des défis et travailler sur les solutions de demain.
Retour sur les moments forts d'une journée riche en réflexions sur l'avenir de la gouvernance en IA.
Gouverner l’IA : Une question de choix, pas de fatalité
Pour Virginia Dignum, professeure et directrice du AI Policy Lab à l’Université d'Umeå en Suède, il est important de ne pas subir la technologie comme une force de la nature inévitable. La gouvernance doit cesser d'être uniquement réactive pour devenir proactive.
Il est prioritaire de mesurer l’IA par l'impact sociétal et environnemental plutôt que par la seule performance technique, et de fonder les décisions sur des preuves scientifiques indépendantes.
Combler le fossé législatif
Le premier panel a mis en lumière le fossé entre la vitesse fulgurante du développement de l’IA et la lenteur législative. Elissa Strome, directrice exécutive du CIFAR, Karim Bardeesy, secrétaire parlementaire de la ministre de l’Industrie et Chinasa Okolo, spécialiste en politiques de l’IA à l’ONU, ont souligné l'urgence de créer des ponts durables entre chercheurs et décideurs.
Les intervenant·e·s ont insisté sur la démocratisation de l'enjeu en passant par l'éducation du grand public et l'intégration de toutes les voix dans le monde.
Façonner l'avenir avec la prochaine génération
Shingai Manjengwa, directrice principale en éducation et développement à Mila, a rappelé le devoir de protection qui incombe aux générations actuelles : « Tout comme on apprend d’abord aux enfants à ne pas mettre les doigts dans une prise électrique, il faut assurer la sécurité des outils d'IA avant de se soucier de leur usage pédagogique. »
Namir Anani, président et CEO du Conseil des technologies de l'information et des communications (CTIC), et André Côté, directeur exécutif intérim de The Dais, ont alerté sur la perte de l'esprit critique chez les jeunes, qui tendent à accorder plus de crédibilité à l'IA qu'aux humains.
Laurent Charlin, membre académique principal de Mila, voit un potentiel éducatif personnalisé de l’IA mais également un risque de manipulation. « Le génie est sorti de la bouteille », constate-t-il, appelant à construire des systèmes robustes au lieu de les interdire.
La souveraineté des données et la démocratie participative
L'éthique de l'IA ne peut se dissocier d'une justice sociale globale. Adio-Adet Dinika, chercheur associé à The DAIR Institute, a rappelé que les annotateurs de données du Sud global sont les premiers témoins des dérives toxiques de l’IA, tout en étant systématiquement ignorés. Il appelle à redistribuer l'expertise et à écouter ces « voix du terrain » avant qu'il ne soit trop tard.
En écho, Fergus Linley-Mota, fondateur et directeur du SFU DoT, a valorisé la démocratie participative, en affirmant que l’expérience « de terrain » décèle des risques ou solutions invisibles aux audits techniques.
Alejandro Mayoral Baños, directeur exécutif de Access Now, a alerté sur le fait que l’IA reproduit des systèmes de domination anciens, plaidant la décentralisation des serveurs et des collectes de données pour redonner le contrôle aux communautés locales.
Interrogée sur la manière d'inclure les données culturelles autochtones dans les modèles d'IA, Lynnsey Chartrand, responsable des initiatives autochtones à Mila, répond que l'inclusion réelle signifie de demander la permission et d’accepter qu'une communauté dise non.
Les engagements de Mila pour la politique et la sécurité de l'IA
La journée a été rythmée par les présentations éclairs des membres de la première cohorte du Fellowship en politiques de l’IA de Mila. Leurs interventions ont couvert un large éventail d'enjeux, de l'impact de l'IA sur la jeunesse à la modernisation de l'industrie minière, en passant par la gouvernance des risques systémiques.
En amont, deux événements avaient posé les bases des discussions, co-organisés par le Fellowship en politiques de l’IA et le studio de sécurité en IA de Mila. Le premier, réunissant les experts Laurent Charlin, Kamel El Hilali, consultant sur l'intelligence artificielle et l'État de droit à l’UNESCO et Simon Ruel, juge à la Cour d'appel du Québec a examiné les risques et les solutions liés à l’intégration de l’IA dans les services de juridiction pour en améliorer l’efficacité.
Le second événement a abordé les risques des robots conversationnels pour la santé mentale des jeunes. Dans cette lignée, le studio de sécurité en IA de Mila va lancer un hackathon avec Bell et Jeunesse, J'écoute pour protéger les enfants contre les interactions nuisibles avec les robots conversationnels.
Le « muscle civique » : une démocratie à l'ère numérique
En clôture, Audrey Tang, ancienne ministre des affaires digitales de Taïwan, a offert une vision puissante d'une IA au service de la pluralité. Rejetant l'idée d'automatiser la démocratie, elle plaide plutôt pour des assemblées citoyennes assistées par l'IA pour combattre la polarisation.
Sa mise en garde est une conclusion parfaite pour cette journée : « Le robot peut devenir très impressionnant pour lever des poids, mais le muscle civique de la communauté s'atrophiera si nous déléguons tout. La démocratie n'est pas seulement une question de générer des décisions ».
Pour Audrey Tang, l'avenir n'est pas une super-intelligence artificielle, mais bien notre intelligence collective augmentée.
Mila tient également à saluer la contribution essentielle des nombreux experts et expertes qui ont enrichi les échanges tout au long de l'événement, notamment Alesia Zhuk, Prateek Sibal, Jake Hirsh-Allen, Anna Jahn, Lisa Mah, Geneviève Marquis, Loubna Benabbou, Alain Thivierge, Nancy Kimayo, Sonja Solomun, Alex Garcia-Hernandez, Somya Joshi et Josée Poirier, ainsi que les des membres de la première cohorte du Fellowship en politiques de l’IA de Mila, Elyas Felfoul, Christopher Wegemer, Hause Lin, Maartje Nugteren, Zhongtian Sun, Adio-Adet Dinika, Sarah Bérubé, Moritz von Knebel et Noah Favel.